Analyse | Un pipeline payé par les contribuables canadiens?
Le communiqué final de la rencontre de Mark Carney avec les premiers ministres des provinces et des territoires, en début de semaine, évoquait la nécessité pour le pays de permettre le transport du « pétrole canadien décarboné par oléoduc ». Cet enthousiasme d’une partie des politiciens au pays en faveur des pipelines pourrait se heurter à la réalité économique. Et ce sont les contribuables qui pourraient être appelés à la rescousse. On peut d’ores et déjà se demander si un éventuel nouveau pipeline ne serait pas encore une fois payé par les contribuables canadiens, comme dans le cas de Trans Mountain, ce projet d’expansion de transport de pétrole dans l’ouest du pays qui a dû être racheté par le gouvernement canadien et dont les coûts ont explosé, passant de 7,4 milliards à plus de 34 milliards de dollars. Cette possibilité est probablement la seule qui soit plausible en ce moment, compte tenu du contexte économique et des prévisions à court et à moyen terme sur la production et la consommation de pétrole. Malgré la volonté affichée des premiers ministres de mettre en oeuvre de grands projets, notamment des pipelines pétroliers, personne dans le secteur privé n’a exprimé publiquement d’intérêt à se lancer dans la construction d’un nouvel oléoduc. Il serait étonnant d’ailleurs, dans un contexte d’incertitude économique, de voir une entreprise privée élaborer des scénarios d’expansion. Le prix du pétrole a chuté de 45 % depuis juin 2022 et est de retour à son niveau d’avant la pandémie. Un prix du baril à environ 63 $ US n’est pas assez élevé pour rentabiliser les nouveaux projets pétroliers. Ensuite, la politique tarifaire du président américain Donald Trump ralentit l’économie mondiale. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), pris dans leur ensemble, les tarifs douaniers mis en place par les États-Unis depuis le début de l’année ont porté à 15,4 % le taux effectif des droits de douane sur leurs importations de marchandises. C’est le niveau le plus élevé observé depuis 1938. Après une croissance de 3,3 % en 2024, le PIB mondial devrait croître de 2,9 % en 2025 et en 2026, selon les nouvelles projections de l’OCDE. Le ralentissement sera principalement concentré en Amérique du Nord. L’OCDE prévoit une croissance du produit intérieur brut de 1,6 % aux États-Unis, de 1 % au Canada et de 0,4 % au Mexique. L’OCDE affirme que l’inflation pourrait repartir à la hausse dans les pays touchés par des tarifs douaniers, mais ce sera pire aux États-Unis. Après une inflation qui s’est établie à 2,5 % en 2024, l’organisation prévoit une inflation moyenne de 3,2 % en 2025 et de 2,8 % en 2026. Ces niveaux d’inflation vont causer un ralentissement de l’économie américaine. Par ailleurs, selon l’Agence internationale de l’énergie, la croissance de la demande mondiale en pétrole va ralentir pour passer de 990 000 barils par jour au premier trimestre de 2025 à 650 000 pour le reste de l’année. Pourquoi? Pour deux raisons : la faiblesse de la croissance économique et la forte hausse des ventes de véhicules électriques. Parallèlement à ce ralentissement, on assiste à une croissance de l’offre de pétrole, passée à 104,6 millions de barils par jour en moyenne en 2025, en hausse de 1,6 million de barils. Une augmentation de l’offre de 970 000 barils de pétrole par jour est attendue en 2026. La progression de l’offre est plus importante que celle de la demande. L’offre dépasse la demande et les stocks de pétrole devraient augmenter en moyenne de 720 000 barils par jour cette année et de 930 000 barils quotidiennement l’an prochain. L’incertitude actuelle aura un impact sur la production de pétrole de schiste aux États-Unis. Les producteurs indépendants, selon l’agence, prévoient une réduction de 9 % de leurs investissements en capital en 2025. Il est clair qu’avec le passage de l’essence à l’électrique sur nos routes, la demande en pétrole ne va que faiblir, même si d’autres besoins pour l’énergie fossile vont rester. Le pétrole va demeurer une énergie essentielle à la consommation, mais les experts s’entendent pour dire que la demande va bientôt commencer à baisser. Au premier trimestre de cette année, les ventes de véhicules électriques ont grimpé de 28 % en Europe, selon l’Association des constructeurs européens d’automobiles. Les ventes de véhicules électriques de Volkswagen ont bondi de 113 %, celles de Renault ont augmenté de 88 %, et celles de BMW, de 64 %. Seule Tesla a vu ses ventes baisser de 37 % alors que la concurrence chinoise a un impact sur les activités du constructeur, tout comme, probablement, les prises de positions politiques de son patron, Elon Musk. Aujourd’hui, plus de 20 % des nouveaux véhicules vendus dans le monde sont électriques, une proportion qui atteint plus de 50 % en Chine. En 2024, les ventes mondiales ont augmenté de 25 %. Il est estimé que le nombre total de véhicules électriques entraîne le déplacement d’environ 1 million de barils de pétrole par jour. Et cette tendance ne fait que s’accentuer. Le Canada, notamment le Québec, a vu les ventes de véhicules électriques ralentir dans les derniers mois. Mais cette décélération est attribuable à la suspension du Programme d’incitatifs pour les véhicules zéro émission du gouvernement du Canada en début d’année, tout comme de celui de Roulez vert au Québec, qui a toutefois repris du service le 1er avril. La réduction des subventions a aussi eu des effets sur les ventes de véhicules électriques en France et en Allemagne. Cela dit, la croissance demeure forte particulièrement en Chine, ainsi qu’en Norvège, où 88 % des nouvelles ventes sont électriques, et au Danemark, à 56 %. Même aux États-Unis, les véhicules électriques sont en croissance avec une part de marché dans les ventes de 10 %. Il s’est vendu 1,6 million de véhicules électriques en 2024 chez nos voisins du sud, en hausse de 10 %, après une croissance de 40 % en 2023. Les politiques anti-environnement de Donald Trump pourraient ralentir encore davantage cette progression momentanément. En 2050, les deux tiers des véhicules sur nos routes seront électriques, partout dans le monde, contre 4 % à l’heure actuelle. Selon le rapport sur les perspectives à long terme sur le pétrole publié par BloombergNEF le 15 avril dernier, la puissance produite par les énergies renouvelables va croître de 84 % d’ici 2030 dans le monde, et puis doubler encore jusqu’en 2050. À ce moment, les énergies renouvelables vont générer 67 % de la puissance électrique mondiale, contre 34 % en 2024. La part du charbon, du pétrole et du gaz naturel passera de 58 % à 25 % en 2050. Il est attendu que la demande en pétrole va atteindre son pic en 2032, à 104 millions de barils par jour, essentiellement le même niveau qu’aujourd’hui, avec un pic pour l’essence quelques années auparavant, possiblement tout juste avant 2030. La demande en pétrole devrait atteindre 88 millions de barils par jour en 2050, alors que la demande doublera dans l’aviation et que la croissance sera forte dans l’industrie pétrochimique. Dans tous les cas, la réduction des énergies fossiles est en marche, mais, comme le souligne le rapport, elle n’est pas assez rapide pour atteindre la carboneutralité en 2050 et les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il semble assez clair que le pétrole va demeurer une énergie de premier plan dans les prochaines décennies, malgré son déclin annoncé. Mais la croissance du secteur exigera de plus en plus de garanties de la part des gouvernements, alors que l’électrification des transports se poursuit et que le prix sur le carbone augmente. Rappelons que le gouvernement Carney a décidé de maintenir une tarification sur le carbone pour le secteur industriel. La possibilité qu’un tel projet de pipeline soit réalisé par le secteur privé semble faible à ce point-ci. À moins d’un changement de paradigme, les promoteurs de ce projet devront compter, une fois de plus, sur les contribuables canadiens pour mener à bien la construction d’un oléoduc vers l’est du pays et d’un autre qui se dirigerait vers les côtes de la Colombie-Britannique. Selon Desjardins, l’engagement du gouvernement dans l’expansion de Trans Mountain (TMX) doit être considéré comme un succès. Le gouvernement fédéral a tout intérêt à investir dans ses grands projets, affirme Desjardins, beaucoup plus que de transférer des sommes à d’autres gouvernements. Les leaders politiques laissent croire que le secteur privé est prêt à construire un nouveau pipeline au Canada. Mais compte tenu du contexte économique et des projections pour les prochaines années et les prochaines décennies, il y a fort à parier que le scénario d’un pipeline financé par l’État soit celui qui est le plus envisageable actuellement. Et le fameux Alors, la question est simple : si les Canadiens semblent plus ouverts à l’idée de construire un nouveau pipeline pour transporter le pétrole de l’Alberta, sont-ils prêts à payer pour ça? Avec la participation de Tristan Champagne-LessardUne économie au ralenti
Une demande qui faiblit, une offre qui monte
Les ventes de véhicules électriques explosent
Prévisions de la demande en pétrole à long terme
Le gouvernement du Canada, propriétaire du prochain pipeline?
Même s’il a connu des retards et des dépassements de coûts importants, écrit l’économiste Randall Bartlett dans une note de recherche datée du 4 juin, des analyses indépendantes du directeur parlementaire du budget et d’autres intervenants estiment que la valeur du projet TMX se situe aux alentours de son prix définitif de construction de 34 milliards de dollars. Et c’est sans compter les retombées économiques des exportations énergétiques plus importantes et diversifiées et du rétrécissement de l’écart de prix entre le pétrole canadien et le pétrole américain que permet le projet.
Pour ce faire, il devrait investir progressivement dans de nouvelles infrastructures dans le but d’être un partenaire pendant la durée de vie utile des actifs. Il pourrait ainsi assurer un meilleur suivi des objectifs qu’il vise par le financement des infrastructures.
pétrole canadien décarboné par oléoduc
semble être celui qui s’appuie sur des investissements dans le captage de carbone, une technologie sur laquelle l’industrie pétrolière fonde beaucoup d’espoir, financée elle aussi avec des fonds publics.
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